1867

Source : Correspondance, T. IX., juillet 1867 - décembre 1867.

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K. Marx, F. Engels

Correspondance

Marx à Engels, à Manchester

2.XI.1867

[Londres], le 2 novembre 1867

Dear Fred,

Ces derniers temps, je n’ai pas à dire vrai de carbuncles qui se développent, mais des débuts de furoncles qui reviennent toujours et disparaissent chaque fois, but fret me [ce qui pourtant me fatigue]. À côté de ça, mes insomnies d'antan. Cependant ça va mieux depuis about three days [environ trois jours]. Le silence sur mon livre [1] me rend fidgety [nerveux]. Je n'entends parler de rien et ne vois rien. Les Allemands sont des types bien. Ce que eux varier ont produit au service des Anglais, des Français et même des Italiens leur donne effectivement le droit d'ignorer mon bouquin. Nos gens sur le continent ne savent pas faire de la propagande.En attendant, il faut faire comme les Russes : attendre. La patience est, le nerf de la diplomatie et des succès russes. Mais nous, qui ne vivons qu'une fois, nous pouvons crever à force d'attendre.

Ci-joint une lettre de l’Association allemande des communistes [2]. L’intention est bonne. Mais quel étrange style prudhommesque.

La lettre jointe est de Maughan, rentier, vieil owenite, un type très correct. Ces gens se sont visiblement fixé pour tâche de libérer le mouvement des free thinkers [libres penseurs] des professional agitators [agitateurs professionnels] : Bradlaugh [3], etc. J'ai très poliment refusé. D'une part, j'aurais bien pu sans doute, à cette occasion, faire la connaissance, ce qui me manque tellement, de toutes sortes de gens qui, directement ou indirectement, sont plus ou moins en relations avec la presse britannique. D'autre part, je n'ai pas le temps, et je trouve aussi qu'il ne convient pas que je figure dans le leading committee [comité directeur] d'une secte anglaise quelconque.

Un certain Herbert Egerton, frère du comte de Carnarvon et cousin de Stepney [4] (celui qui est membre de notre Central Council) et qui patouille de bien des manières dans le socialisme (c'est-à-dire dans les co-operative dodges [les combines des coopératives], etc.), m'a demandé un rendez-vous par l'intermédiaire des Step[ney]. Comme je veux d'abord voir le bonhomme et sentir à qui j’ai à faire, je lui ai arrangé ce rendez-vous, mardi prochain, au Cleveland Hall où nous tenons nos réunions. Peut-être que ce « canal » (Vogt) [5] peut servir pour aborder des éditeurs.

À propos. Les subscriptions [cotisations] à l'International [Internationale] doivent maintenant être renouvelées. Dès que Moore sera revenu, envoyez-moi vos subscriptions par Post Office Order [mandat-poste] (bureau de Charing Cross), mais à l'ordre de notre treasurer [trésorier] Robert Shaw, 62 Hall Place, Hall Park, London W. Il serait souhaitable que Schorlemmer envoie en même temps que vous, ne serait-ce que a few shillings [quelques shillings]. Est-il revenu ? Quand recevrai-je sa Chimie [6] ?

Je ne sais pas si tu connais le déroulement de l'affaire italienne [7], dont des fragments sont venus accidentellement, par la publication d'extraits de journaux russes, etc., se perdre dans la presse anglaise et allemande. Il arrive facilement qu'on ne voie pas ces fils conducteurs.

Lors de l'affaire luxembourgeoise [8], Monsieur Bonaparte avait conclu avec Victor Emmanuel une convention informal [sans caractère officiel] selon laquelle on donnait à ce dernier le droit d'annexer le reste de l’État pontifical, Rome exceptée, en échange d'une alliance offensive contre la Prusse en cas de guerre [9]. Mais, quand la merde prussienne [10] déboucha sur des accommodements, Monsieur Bonaparte en eut marre de cet accord, avec sa rouerie habituelle, il s'efforça de trahir Emmanuel et de s'acoquiner avec l'Autriche. À Salzbourg, on le sait, cela n'a rien donné non plus [11], et ainsi il semble que, pour un temps, le chaudron de sorcières européen n'était plus en ébullition. Cependant, Messieurs les Russes, qui s'étaient, comme à l'ordinaire, procuré une copie de la convention, trouvèrent que le moment était venu de la communiquer à Monsieur Bismarck qui, de son côté, la fit présenter au Pape [12] par le ministre de Prusse. Sur quoi, sur un signe du pape, la brochure de Dupanloup, évêque d'Orléans [13]. D'autre part, Garibaldi lancé par Emmanuel. Par la suite, Rattazzi congédié pour hostilité à la Prusse et bonapartisme. Et voilà l'imbroglio actuel. Cette belle ordure de Bonaparte est maintenant en plein dans la merde. La guerre, non seulement avec l'Italie, mais avec la Prusse et la Russie, et dans une affaire qui, en France, suscite la haine fanatique de Paris, etc., et, en Angleterre, est exécrée, etc., ou alors une nouvelle reculade ! Le bougre a essayé de se tirer d'affaire par son appel à l'Europe : Congrès européen. Mais la Prusse et l'Angleterre lui ont répondu qu'il n'avait qu'à bouffer ce brouet tout seul. Ce type-là se trompe de date. Il ne commande plus secrètement à son gré les affaires russo-européennes.

S'il choisit la reculade, alors, étant donné les prix des céréales, la crise des affaires et la mauvaise humeur qui règne actuellement en France, une révolution est possible one fine morning [un de ces quatre matins].

Bien qu'il soit l'instrument principal des intrigues russes, notre Bismarck a ceci de bon qu'en France il pousse les choses à la crise. Mais, en ce qui concerne nos philistins allemands, tout leur passé démontre que l'unité ne saurait leur être octroyée, que par la grâce de Dieu et du sabre.

Le procès des fenians à Manchester tient tout ce qu'on pouvait en attendre [14]. Tu as sans doute vu le scandale que «nos gens » ont fait dans la Reform League. J'ai essayé, de toutes les façons, de provoquer cette démonstration [manifestation] des ouvriers anglais en faveur du fenianisme [15].

Salut.

Ton K. M.

Naguère, je tenais pour impossible que l'Irlande se sépare de l'Angleterre. Je tiens maintenant cette séparation pour inévitable bien qu'une federation [16] puisse se constituer après la scission. Les Agricultural Statistics pour cette année, parues ces derniers jours, montrent à quel point les Anglais prennent l'avantage. Et puis la forme de l'eviction [17]. Le vice-roi d'Irlande, lord Abicorn (c'est à peu près ce nom [18]) a, au cours de ces dernières semaines, « cleared [débarrassé] » son estate [domaine] de milliers de personnes en les faisant expulser de France. Sur ce nombre, des fermiers aisés, dont les improvements [amendements] et les investissements de capitaux ont été ainsi confisqués ! Dans aucun autre pays d’Europe, la domination étrangère n’a pris cette forme directe d’expropriation des indigènes. Les russes ne confisquent que pour des raisons politiques; en Prusse orientale, les Prussiens achètent tout.

Notes

En français dans le texte.

En anglais dans le texte.

En allemand dans le texte.

1 Le I° Livre du Capital.
2 Le 6 octobre 1867, Carl Speyer, secrétaire de l'Association londonienne pour la formation des travailleurs allemands, avait écrit à Marx pour le remercier au nom de l'association, de l'envoi du Livre premier du Capital, (Sur cette association et les démêlés de Marx-Engels avec elle, voir Correspondance Marx-Engels, t. 2, passim et notamment p. 82, note 1 et p. 87, note 10.
3 Le mouvement des libres penseurs était très actif à l'époque en Angleterre.. En novembre 1867 fut fondée la National Secular Society, principal mouvement de la libre pensée, dont Charles Bradlaugh, vice-président de la Reform League, fut élu président.
4 Henry Herbert, comte de Carnarvon (1831-1890), homme d’État conservateur; ministre des colonies (1866-1867 et 1874-1878). Cowell William Stepney (1520-1872); membre de la Reform League; membre du conseil I' A I .T. (1866-1872).
5 Allusion ironique à une expression favorite de Vogt que Marx tourne en dérision dans son pamphlet Herr Vogt. Voir MEW. t. 14, p. 432.
6 Le Kurzes Lehrbuch der Chimie [Petit manuel de chimie] de H. E. Roscoe et Carl Schorlemmer parut à Brunswick en 1867. Sur Schorlemmer, voir lettre de Marx à Engels du 3 juin 1867. (Correspondance, t. 8).
7 Voir lettre d’Engels à Marx du 22 octobre 1867, note 5.
8 Différend entre la Prusse et Napoléon III à propos du Luxembourg.
9 Selon la convention franco-italienne de septembre 1864, les Français devaient évacuer Rome à l'automne 1866 et l'Italie s'engageait à respecter l'inviolabilité de l’État pontifical. Lorsque Garibaldi entra dans Rome en 1867, des pourparlers s'engagèrent entre la France et l'Italie pour réviser les clauses de l'accord. Bismarck donna instruction au légat prussien à Florence, von Usedom, de rester observateur. La dépêche de Bismarck, parue le 4 novembre dans l'Augsburger Abendzeitung, fut démentie deux jours plus tard dans la Neue Preussische Zeitung.
10 Voir lettre d'Engels à Marx au 13 mars 1867 (et notes 6 et 7).
11 Napoléon III, qui envisageait une alliance de la France, de la Russie et de l'Autriche contre la Prusse, avait, dans ce dessein, mais sans résultat, rencontré François-Joseph à Salzbourg le 18 août 1867.
12 Pie IX.
13 Ce texte sur l'inviolabilité de l’État pontifical, daté du 15 septembre 1867, parut d'abord dans La Gazette de France puis, en brochure, sous le titre : Lettre à M. Rattazzi, président du Conseil des ministres du roi d'Italie, sur les entreprises de Garibaldi.
14 Voir lettre d'Engels à Laura Marx du 23 septembre 1867, note 2.
15 Le 23 octobre 1867, à une réunion du comité de la Reform League, les syndicalistes George Odger et Benjamin Lucraft étaient intervenus en faveur du mouvement fenian. Le Bee-Hive Newspaper (26 octobre 1867) rendit compte de la discussion; mais les dirigeants radicaux du comité exercèrent une pression sur Odger et Lucraft, qui assurèrent alors qu'on avait déformé leurs propos.
16 Le mot est ici anglais.
17 Ibid.
18 Il s'agit de James Hamilton, duc d'Abercorn (1811-1885), vice-roi d'Irlande (1866-1868 et 1874-1876).